Les pharisiens veulent, une fois de plus, mettre Jésus à l’épreuve. Ils cherchent à le prendre au piège, à le discréditer aux yeux du peuple. Mais Jésus ne se laisse pas enfermer dans la polémique. Il ramène tout à l’essentiel :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. […] Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
Aimer Dieu, aimer son prochain : deux commandements, mais un seul chemin. Au cœur de notre foi, il y a l’amour.
Mais que savons-nous de l’amour ?
Nous connaissons la tendresse d’une mère, la protection d’un père, l’affection des époux, l’attachement d’un enfant, la fidélité d’un ami. Nous connaissons aussi ces petits riens de tous les jours qui transfigurent une existence : une présence silencieuse, une parole qui relève, une main tendue au bon moment, un pardon qui rend l’avenir possible.
L’amour a mille visages. Il nous apprend les rires et les larmes, la joie de la rencontre et parfois la douleur de l’absence. Il nous fait sortir de nous-mêmes, nous ouvre à l’autre et nous fait pressentir que l’essentiel est souvent invisible à nos yeux.
Mais nous le savons aussi : désirer aimer ne suffit pas. Nous pouvons aimer maladroitement, aimer pour posséder, attendre de l’autre qu’il comble nos manques. Seuls, nous ne savons pas toujours aimer. Il nous faut quelqu’un qui nous apprenne à aimer vraiment.
Et qui donc peut nous enseigner l’amour, sinon toi, Seigneur Jésus ?
Apprends-moi à aimer comme tu as aimé Marie-Madeleine, avec ses passions, ses errances et ses larmes ; comme tu as aimé Jean, le disciple bien-aimé, penché sur ton cœur ; comme tu as aimé Judas lui-même, celui qui t’a livré par un baiser. Apprends-moi à aimer comme tu as aimé cette foule d’hommes et de femmes blessés, perdus ou rejetés : la Samaritaine, la Cananéenne, les publicains et les lépreux.
Tu ne les enfermais pas dans leur passé. Tu posais sur eux un regard qui leur permettait de se relever et de redevenir eux-mêmes. Tu leur révélais qu’ils étaient aimés, et cet amour ouvrait en eux un chemin nouveau.
En te contemplant, Seigneur, je découvre alors le secret de l’amour : je ne peux aimer que parce que je suis d’abord aimé. L’amour que je donne me précède. Avant même que je me tourne vers toi, tu t’es tourné vers moi. Avant même que je sache aimer, tu m’aimes.
Aimer, c’est d’abord accueillir cet amour premier, lui faire une place en moi, le laisser transformer mon cœur.
Et cela change tout dans ma relation à mon prochain. Car lorsque j’aime mon frère, je ne fais pas seulement un geste généreux : je rejoins l’amour que tu lui portes, toi, depuis toujours. Par mon regard, ma patience, mon accueil, mon pardon, tu peux lui faire découvrir quelque chose de ton amour.
Ainsi, une relation d’amour devient une manifestation de ta présence. Nous sommes deux, et pourtant tu es là, au milieu de nous. Comme l’écrit saint Jean : « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour atteint en nous sa perfection. » (1 Jn 4, 12)
Aimer mon prochain devient alors une véritable expérience spirituelle. Car comment prétendre aimer le Dieu que je ne vois pas si je ferme mon cœur au frère que je vois ? Saint Jean nous le rappelle avec force : « Celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère. » (1 Jn 4, 21)
Les deux commandements de Jésus ne peuvent donc pas être séparés. L’amour de Dieu nourrit l’amour du prochain, et l’amour du prochain rend visible l’amour de Dieu.
Mais comment aimer ainsi ?
Saint Paul nous invite à « suivre la voie de l’amour, à l’exemple du Christ » (Ep 5, 2). Aimer, ce n’est pas seulement donner quelque chose de soi : c’est consentir à se donner soi-même. C’est accepter que notre égoïsme soit peu à peu crucifié, que nos certitudes s’ouvrent, que nos préférences ne soient plus la mesure de notre accueil.
« Nul n’a de plus grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15, 13)
Sainte Thérèse de Lisieux le dit admirablement : « Aimer, c’est tout donner et se donner soi-même. »
Cette offrande peut coûter. Mais si l’amour nous fait mourir à nous-mêmes, ce n’est pas pour nous diminuer : c’est pour nous faire renaître. L’amour nous humanise et aide l’autre à grandir. Il nous apprend à regarder au-delà des apparences, à ne pas réduire quelqu’un à ses faiblesses, à croire qu’une vie peut toujours s’ouvrir à un avenir nouveau.
Aimer, c’est parfois voir en l’autre une beauté qu’il ne voit plus lui-même. C’est lui laisser le temps de devenir ce qu’il est appelé à être. C’est libérer en lui la capacité d’aimer à son tour.
Et quel témoignage que cet amour partagé ! Jésus nous en donne le signe distinctif : « À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » (Jn 13, 35)
Nos familles, nos communautés, nos Églises sont appelées à devenir ces lieux où chacun peut faire l’expérience d’être accueilli, relevé et aimé. Car l’amour est évangélisateur : il rend Dieu visible au monde. Nos paroles peuvent convaincre, mais c’est notre manière d’aimer qui peut ouvrir les cœurs à l’Évangile.
Tout passera, mais « l’amour ne passera jamais » (1 Co 13, 8).
Alors, Seigneur Jésus, donne-moi ton Esprit Saint. Qu’il délivre mon cœur de ses refus et de ses fermetures. Qu’il ouvre mes yeux pour contempler ton amour en moi, et ta présence dans mes frères.
Apprends-moi à recevoir ton amour pour pouvoir le donner, à me laisser aimer pour apprendre à aimer à mon tour.
Et qu’un jour, au cœur de ton Église, je puisse faire mienne la découverte de sainte Thérèse de Lisieux : « Ma vocation, je l’ai trouvée. Au cœur de l’Église, ma mère, je serai l’amour. »