Baptême
Homélie de fr. Benedikt  |
le 11 janvier 2026  |
Texte de l'évangile : Mt 3, 13-17

Chers frères et sœurs, il y a un jour de notre vie qu’on devrait tous connaître et fêter, c’est le jour de notre baptême. Il y a 10, 20, 40, ou 90 ans, j’étais baptisé. Cependant, nous ne devrions pas dire : j’étais baptisé, mais toujours, je suis baptisé ! C’est une grâce qui dure, qui ne peut pas être effacée, de laquelle nous vivons aujourd’hui, même cette eucharistie dominicale et la fête du Baptême du Seigneur et tous les sacrements. Je suis baptisé, j’appartiens au Christ, et lui il appartient à Dieu.

*  *  *

Arrêtons-nous, chers frères et sœurs, tout d’abord sur ce mot : le baptême. βάπτω veut dire littéralement plonger. Plonger ou être plongé, immergé, ou être submergé. On l’emploie pour dire qu’une cruche est plongée dans un puits pour être remplie, un tissu est plongé dans un colorant pour être transformé, une bouché de pain est trempé dans le vin, ou quand quelqu’un disparaît dans les eaux profondes. Il y plonge et y meurt. 

N’avez vous parfois cette impression d’être submergé ? Par les souffrances, par le mal, par tout ce qui est incompréhensible ou imprévisible dans notre vie ? Il y a des psaumes qui évoquent cette détresse de quelqu’un qui s’enfonce dans la boue, dans les eaux, et il n’arrive pas à s’en sortir. Alors il crie vers le Seigneur : Sauve-moi, mon Dieu : les eaux montent jusqu’à ma gorge ! J’enfonce dans la vase du gouffre, rien qui me retienne ; je descends dans l’abîme des eaux, le flot m’engloutit…. Oui, des profondeurs je crie vers toi SeigneurCette profondeur du mal qui serre de tout côté l’être humain, a été associée par les Juifs, par les sémites de l’époque, aux flots de la mer. On avait du respect devant ses eaux  impénétrables, où le léviathan avait sa demeure. Souvenons-nous comment Jésus, à un moment de sa mission en Décapole, chassant les mauvais esprits, laisse ces derniers entrer dans les porcs et ceux-ci se jettent dans la mer. C’est là qu’habite la mort. Là, l’homme est perdu. Il ne peut pas y subsister. Mais souvent nous aussi, comment Dieu a ouvert dans la Mer Rouge un chemin pour son peuple, alors que le pharaon et son armée y périt engloutie par les flots !

Le baptême, c’est une mort symbolique, une plongée là où se trouve notre impuissance. S’il n’y avait pas une main pour nous secourir, aucun espoir de s’en sortir vivant ! Le baptême est une descente symbolique vers la mort et c’est aussi une renaissance. Aujourd’hui nous vivons rarement cette plongée physique dans les eaux du baptême. On est plutôt aspergés ou un peu mouillés par l’eau, souvent chaude, en toute sécurité ! Mais symboliquement cela revient au même. En effet, nous n’avons pas besoin de toucher le fond, pour se rendre compte que sans aide de Dieu, malgré toutes nos performances et nos efforts, notre vie est en danger !

Premièrement nous pouvons nous noyer dans nos soucis. Nous pouvons être submergés par notre orgueil. Nous pouvons plonger dans le désespoir des rouages de la vengeance et de la haine… Même ceux qui réussissent à vivre plutôt aisément, sentent la fragilité de l’existence qui s’installe, notamment avec l’âge. Un précipice du manque du sens, un abîme béant du l’absurde, s’ouvre devant tant de personnes. Les questions comme : À quoi bon ? Est-ce que ça a du sens ? Est-ce que j’ai du prix pour quelqu’un, sont là toujours. 

Le baptême, chers frères et sœurs, n’est donc pas une simple purification de quelque chose qui était un petit peu abîmé. Il n’est pas juste un perfectionnement de ce qui va plus ou moins bien. Sinon Jésus n’aurait jamais voulu et accepté d’être baptisé. Or il insiste pour que le baptême soit accompli ! Il surprend Jean le Baptiste en évoquant la justice, alors que Lui seul est juste ! Pourquoi ? C’est parce que dans le baptême Dieu nous retrouve tous et tout entiers. Jésus n’avait pas besoin d’être baptisé, il n’avait pas besoin d’être perfectionné, d’être purifié, d’être pardonné, et pourtant il veut être baptisé. En effet, symboliquement ce jour-là, se manifeste un nouveau lien qui s’instaure entre le ciel et la terre, entre nous et Dieu le Père. Une nouvelle vie dans l’Esprit Saint. Le baptême c’est une renaissance, c’est l’effacement de l’homme ancien et c’est la création du nouveau Adam. Au Jourdain son baptême était symbolique, lié à l’image des eaux de la mort, mais dans la vie de Jésus la tragédie de l’impuissance humaine vis-à-vis du mal, l’amène jusqu’à la mort réelle, une mort d’expiation de nos péchés…

On dit que Jésus est devenu le péché. On peut s’imaginer quelqu’un plongé dans la boue à tel point qu’il devient méconnaissable. Mais je ne sais pas si nous pouvons nous imaginer la souffrance de l’homme juste qu’était Jésus qui expérimente l’impuissance extrême de la perte de sa dignité du fils de Dieu. Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, remarque saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens (2 Co 5, 21). On dit qu’il est devenu tellement péché, tellement étranger à ce qui est noble dans notre existence, même pécheresse, que son Père dans le ciel, avait du mal à l’identifier comme son fils. Les soldats qui ont crucifié Jésus et les tortionnaires qui l’ont torturé, étaient en ce moment là plus les enfants de Dieu que son propre Fils éternel. L’abîme appelait abîme, mais c’était le silence : Père pourquoi m’as tu abandonné ! Identifié au péché…

Nous fêtons aujourd’hui chers frères et sœurs, le baptême du Seigneur. Après Noël, après l’Épiphanie, nous touchons une fois de plus à ce que tous ces mystères de la vie du Christ, ne sont qu’une grande et unique Pâques. Jésus est comme un grand voyageur qui a exploré l’impossible. Né dans notre chair humaine, grandi au milieu des semblables, baptisé dans la mort, il a retrouvé l’homme, la brebis perdue, il l’a pris sur ses épaules et la ramène dans le bercail, vers la maison du Père.

Remarquons alors encore, à la fin, qui fait cette œuvre de la glorification du Christ. C’est l’Esprit, porté par la voix du Père. L’Esprit de Dieu, l’Esprit Saint, qui anime ce grand voyage de Jésus. Il descend aujourd’hui sur lui comme une colombe, il va le conduire au désert, il sera l’âme de son âme en prière, sa joie et la joie du Père, comme c’est dit aujourd’hui dans l’Évangile. En lui je trouve ma joie. L’Esprit Saint est le lien ininterrompu entre l’âme humaine de Jésus et sa divinité éternelle. À certains moments de sa vie, sur la croix notamment, ce lien ressemble plus à un fil de l’araignée qu’à une corde du bateau. Fin, presque invisible, insensible, presque rompu, mais toujours là. Nous perdons la force de ce lien par nos infidélités. Lui, il a expérimenté cette fragilité à cause de sa compassion pour nous !

Voilà. Ce que je vous dis aujourd’hui, n’est rien de nouveau. C’est la base de notre foi. Mais pourquoi ne pas commencer la nouvelle année en la rappelant ? Pourquoi ne pas se souvenir aujourd’hui de notre baptême ? De ce merveilleux jour dans lequel le Christ s’était uni à nous, comme un époux à son épouse. Par un lien indissoluble et éternel de l’Esprit Saint donné en partage gratuit, pour avoir la même communion avec le Père que Jésus avait. Saint Paul l’écrit ainsi à son ami Tite : Lorsque Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour pour les hommes, il nous a sauvés, non pas à cause de la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde. Par le bain du baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint. (Tit 3,4-5)