« Combien de fois dois-je lui pardonner ? » (Mt 18, 21)
En ce dimanche, nous continuons de méditer sur les instruments qui construisent le chrétien et toute communauté chrétienne. Après la correction fraternelle la semaine dernière, aujourd’hui c’est la difficile et parfois douloureuse question du pardon qui est proposée à notre méditation. Une question centrale dans notre vie de foi, notre vie chrétienne.
Hier en préparant cette homélie, des scènes du film Silence de Martin Scorcèse me sont revenues à la mémoire.
Nous sommes au Japon au XVII -ème siècle, en pleine persécution des chrétiens. Deux jeunes prêtres jésuites portugais ont appris qu’un des leurs, celui qui les a formés en Europe, a renié sa foi catholique. Ils partent au Japon vérifier cette information, accompagnés et guidés par un chrétien japonais. Arrivés sur place, ils sont confrontés à une violente persécution, doivent se cacher, mais sont rapidement repérés et dénoncés. En représailles, des villageois chrétiens sont arrêtés, torturés et exécutés à moins qu’ils ne renient publiquement leur foi en marchant sur une représentation de Jésus. Ceux qui refusent sont atrocement torturés et mis à mort. À plusieurs occasions le guide japonais des missionnaires jésuites, après avoir été arrêté, s’exécute et abjure publiquement sa foi pour échapper au supplice et à la mort. Mais il revient à chaque fois vers le jeune prêtre pour obtenir le pardon. Un pardon que le prêtre ne peut refuser de donner. « Jusqu’à sept fois ? » (Mt 18, 21). Le prêtre lui donne le pardon, mais avec dégoût, sans la moindre compassion.
Un autre exemple, beaucoup plus léger, m’est revenu à la mémoire. Hier à Vézelay, petit village de Bourgogne où nos Fraternités de Jérusalem sont implantées, était inhumé frère Jean, un vieux moine orthodoxe ; un ermite très particulier qui aimait venir à nos offices pour y prier, à sa façon. C’était comme si sa mission était de trouver à chaque fois une nouvelle manière de perturber la liturgie qu’il trouvait trop pompeuse, jamais à son goût. Mais il venait aussi très souvent sonner à la fraternité pour parler et demander pardon. Par-dessus tout il demandait, avant de partir, de pouvoir réciter ensemble un Notre Père. Alors il repartait tout joyeux : « Vois-tu, le Notre Père, c’est la Prière des prières ! Nous sommes réellement recréés chaque fois que nous le disons de tout notre cœur. Dieu nous recrée et il recrée la communion.» Il était absolument déroutant et imprévisible. Nous savions tous qu’il recommencerait très rapidement, souvent dans l’heure qui suivait, à perturber nos offices, à nous provoquer voir nous insulter !
« Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. » (Mt 18,22)
Et nous ? Sommes-nous sans péchés ? Est-ce que les autres n’ont pas quelque chose à nous reprocher, à nous pardonner ? N’avons-nous pas à demander pardon au Seigneur ? Nous pouvons confesser nos péchés autant que nous le voulons ; souvent ce sont les mêmes péchés que nous confessons, et Dieu nous pardonne inlassablement ; il remet nos dettes, il nous fait grâce, il nous fait miséricorde, si nous revenons à lui de tout notre cœur et implorons son pardon. Alors Dieu est-il agacé, irrité, découragé de nous voir revenir lui demander pardon ? Nous donne-t-il son pardon à contre-cœur ? Jésus nous a dit qu’il était venu non pour les justes, non pour ceux qui n’ont pas besoin de pardon, mais au contraire, il est venu et il vient toujours à nouveau pour pardonner les pécheurs que nous sommes tous. (Cf. Lc 5, 32). Et il affirme qu’il y a plus de joie au Ciel pour un pécheur qui se repend que pour ceux qui n’ont pas besoin de pardon. (Cf. Lc 15, 7) Dieu est Dieu. Il ne pense pas comme nous, ne réagit pas comme nous. Il est heureux de nous voir revenir à lui ; il est heureux de pouvoir pardonner à ceux qui le lui demandent, il est saisi de compassion pour nous, ses enfants. Bien sûr, il ne veut pas que nous péchions, avant tout parce qu’en péchant, nous nous faisons du mal et blessons les autres. Et c’est notre conversion qu’il espère, qu’il attend patiemment.
Dieu est heureux chaque fois que nous revenons à lui ; heureux de pouvoir nous pardonner, de nous faire grâce ; et il veut que nous agissions comme lui : comme le père de la parabole du fils prodigue, comme le berger qui retrouve sa brebis perdue et la porte sur ses épaules ; comme Jésus ressuscité qui donne sa paix sans condition à ses disciples qui ont fui devant la croix ; comme Jésus qui donne et demande son amour à Pierre qui l’a pourtant renié par trois fois.
Nous savons tout cela, mais nous savons aussi qu’il y a des pardons humainement impossibles à donner, des blessures impossibles à oublier. Dieu ne nous demande pas d’oublier, il nous invite à un chemin de foi, de vérité et de liberté. De foi, car comme le dit le catéchisme de l’Eglise catholique : « (…) c’est en effet au fond du cœur que tout se noue et se dénoue ; il n’est pas en notre pouvoir de ne plus sentir et d’oublier l’offense, mais le cœur qui s’offre à l’Esprit Saint retourne la blessure en compassion, et purifie la mémoire en transformant l’offense en intercession. » (CEC n°2843).
Offert à Dieu, le souvenir de la blessure, peu à peu dessert son étreinte, son emprise ; son venin est de moins en moins puissant et efficace. Alors un chemin de liberté, de vie peut s’ouvrir devant nous. Pour être en mesure de pardonner comme et avec Dieu, il faut nous exercer chaque jour, saisir toutes les occasions qui nous sont données pour apprendre à pardonner, et si nous y sommes attentifs, ces occasions sont très nombreuses : au travail, dans la rue, en famille, en communauté. Et puis nous avons à notre disposition le sacrement de la réconciliation où Dieu nous attend comme le père miséricordieux qui accueille avec joie son fils qui s’était pourtant détourné de lui.
En cette eucharistie, nous pouvons présenter au Seigneur au moins une personne, une situation où nous avons été blessés ; un pardon humainement impossible à donner. Et demandons au Seigneur de nous donner son Esprit Saint, car ce n’est que dans et avec le soutien de l’Esprit Saint que nous pouvons redire, dans la foi, avec Jésus : « Père, pardonne-le. Pardonne-la. Pardonne-les. » (Cf. Lc 23, 34)
En nous pardonnant inlassablement, en nous faisant grâce, en nous donnant sa grâce, Dieu fait de nous des créatures nouvelles, capables de pardonner, d’aimer, de regarder les autres comme des frère et sœurs en Christ ; de les regarder et de les aimer comme Dieu les regarde et les aime. Quand nous pardonnons de tout notre cœur, nous participons réellement à la vie même de Dieu ; à son amour miséricordieux.
« Père, pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. » (Mt 6, 12)