Si on est un peu attentif, l’oraison de cette fête de la Sainte Famille a de quoi nous surprendre :
« Tu as voulu, Seigneur Dieu, que la Sainte Famille nous soit donnée en exemple… »
Chers frères et sœurs, il me semble même que, pour ne pas en rester à la superficialité,
nous pouvons résister un peu et ne pas trop vite accepter cette formulation.
Car en première approche, comment est-il possible de recevoir la Sainte Famille en exemple ?
Cette famille étonnante est composée d’une mère qui est préservée du péché depuis sa conception
et qui est restée vierge à la naissance de son fils.
Le père est en réalité un père adoptif : il n’est pas le géniteur.
Quant au fils, il est aussi le Fils de Dieu de toute éternité et il a été conçu du Saint Esprit.
Quelque soit la situation de notre propre famille naturelle,
il semble donc quasi impossible de prendre en exemple une telle famille si exceptionnelle
et si radicalement unique.
Or si la liturgie nous y invite, c’est probablement que cette lecture spontanée n’est pas la bonne.
Peut-être que le modèle ne viserait pas le plan des relations familiales naturelles.
Il faudrait que cet exemple nous concerne tous directement,
qu’il soit valable aussi bien pour nous que pour Marie, Joseph et Jésus.
Il est vrai que les textes choisies pour la fête entretiennent d’abord l’ambiguïté :
La lecture de Ben Sira le Sage exalte le modèle traditionnel de la famille juive
qui vit en fidélité à la Torah.
Le psaume se situe dans la même veine, et annonce le bonheur, la bénédiction et la fécondité
à la famille qui marche selon les voies du Seigneur.
Ces premiers textes invitent à soigner les relations familiales pour obtenir la bénédiction de Dieu :
Celui qui honore son père et glorifie sa mère est comme celui qui amasse un trésor.
Or la lettre de Saint Paul inverse la logique.
Ce qui est premier n’est plus la fidélité de l’homme juste, mais le choix de Dieu :
Puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes sanctifiés, aimés par lui,
revêtez-vous de tendresse et de compassion…, supportez-vous les uns les autres,
pardonnez-vous mutuellement…
C’est l’initiative de Dieu qui est à l’origine d’un changement dans les relations entre chrétiens.
Il semblerait donc que la venue du Christ Jésus
inverse la logique et la compréhension des relations familiales.
Tout vient du Christ, il nous unit les uns aux autres pour que nous formions un seul corps,
et là se situe la source vive qui transforme la nature de nos relations,
qu’elles soient fraternelles ou familiales
Que nous dit l’évangile ?
Il nous montre Joseph qui prend soin de la Sainte Famille.
Or ce qui est frappant, une fois encore, c’est que tout vient de Dieu !
Dieu indique en songe à Joseph qu’il doit prendre la mère et l’enfant pour fuir en Égypte.
C’est Dieu, en songe encore, qui demande à Joseph de revenir au pays.
Une troisième fois, en songe, Joseph est dirigé vers la Galilée.
A chaque intervention, Joseph obéit immédiatement.
Il assume ses responsabilités, il s’occupe de sa famille et agit selon les directives reçues.
Ce qui frappe ici, c’est donc le lien entre Joseph et son Seigneur,
le soin de Dieu pour son serviteur, et la fidélité de Joseph envers son Dieu.
L’évangéliste Luc décrit les événements du coté de Marie.
L’évangile n’est pas très disert sur les relations entre Marie et Joseph.
Elle décrit davantage la manière dont la jeune fille reçoit l’annonce de l’ange
et entre dans la volonté de Dieu : Qu’il me soit fait selon ta parole.
Quant à Jésus, il est dit à deux reprises qu’il était soumis à ses parents.
Mais ses relations avec eux sont bien peu développées.
Par contre, les évangile insistent longuement sur la manière dont Jésus prie et écoute son Père ;
et toute son humanité est tendue vers un seul but : faire la volonté de Celui qui l’a envoyé.
Un exemple commence ainsi à se dessiner :
la Sainte Famille est sainte justement parce que chacun de ses membres met au premier plan
sa fidélité au Père d’en-haut.
On voit dès lors les conséquences pour nos familles humaines, et pour nos communautés chrétiennes :
Ce qui doit être premier, c’est le service de Dieu.
Il est l’origine et la source de toute relation familiale ou communautaire.
Saint Paul le rappelle dans la lettre aux Éphésiens (3,14-17) :
Je tombe à genoux devant le Père, de qui toute paternité au ciel et sur la terre tient son nom.
[on peut traduire patria par famille ; jeu de mot entre pater et patria]
Que le Christ habite en vos cœurs par la foi ; restez enracinés dans l’amour, établis dans l’amour.
Les relations d’amour entre les époux, entre les parents et les enfants,
entre les frères et sœurs,
toutes ces relations sont vécues comme étant reçues du Père pour être échangées dans Son Amour.
Les liens d’amour qui unissent les membres de la Sainte Famille
se manifestent pleinement quand Joseph apprend que Marie est enceinte ;
puis quand Marie et Joseph ne comprennent pas leur enfant qui leur dit :
Ne savez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? (Lc 2,49),
ou quand Jésus prend le chemin de sa Passion.
La Sainte Famille est l’exemple parfait de l’accueil et du service de la volonté de Dieu,
où tous les membres servent le ministère du Christ dans l’obéissance au Père.
Une famille, pour être chrétienne, ne peut rester fermée sur elle-même,
elle doit sans cesse s’ouvrir à la volonté de Dieu qui fait toute chose nouvelle dans le Christ.
Elle doit être une école de disciples.
Un lieu où époux et enfants se laissent appelés par le Seigneur
pour vivre toujours plus profondément l’évangile à la suite du Christ.
Demandons la grâce du Seigneur pour que nos familles et nos communautés
soient ces écoles du discernement de la volonté de Dieu,
du service de Dieu et du soutien mutuel.
Que l’affection qui unit les membres de la famille soit mis au service de la foi.
Et qu’unis par des liens de charité,
nous soyons libres pour suivre le Christ partout où il nous conduit.