La chair, demeure du Verbe éternel
Homélie de fr. Grégoire  |
le 25 décembre 2025  |
Texte de l'évangile : Jn 1, 1-18

Durant ces dernières semaines, autour des quatre cierges de la couronne de l’Avent,
une grande Bible était ouverte ouverte au pied de l’autel.
Aujourd’hui, le Livre a été remplacé par la crèche.
L’enfant Jésus a pris la place et demeure au milieu de nous.

Ce signe liturgique raconte à sa manière
ce que la Parole de Dieu nous dit aussi, en ce saint jour de Noël.

Depuis longtemps, Dieu avait parlé.
Il a parlé par la Torah, par les prophètes, par les psalmistes, par les sages d’Israël…
Dieu, le Verbe, parle. Et l’homme doit écouter.

La première alliance trace le long chemin de la Parole de Dieu à travers l’histoire d’Israël.
En réponse à la Parole que Dieu communique,
l’homme est invité à l’obéissance.

Le Verbe est la vraie lumière, il donne son illumination par sa Parole vivante.
Or le drame qui s’est joué dans la première alliance est résumé ainsi par saint Jean :

Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde.
Il était dans le monde, … mais le monde ne l’a pas reconnu.
Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu.

Alors, quand les temps sont accomplis, Dieu change de langage.
Il choisit de parler aux hommes par ce qu’il y a de plus humain.
Il parle en devenant lui-même l’un de nous.

En ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils, dit la lettre aux Hébreux.

Désormais, en son Fils incarné, Dieu se donne aussi à voir.
Le Verbe que le monde n’écoutait pas est désormais là, au milieu de nous.
Il parle en faisant le bien.
Il parle en écoutant la souffrance de l’homme.
Il parle en soignant, en touchant nos plaies, en donnant à manger,
en relevant les pauvres et les affligés…
Il parle en silence. Sans bruit. Sans effet de style.

Il parle en prenant un visage, en invitant à un face à face.

Même les sourds peuvent l’entendre. Même les aveugles peuvent le voir.
Même les pauvres peuvent le recevoir et en être consolés.

Le Verbe s’est fait chair,
il se fait pauvre parmi les pauvres,
frère parmi ses frères,
il conjugue ce qui est de Dieu avec ce qui est des hommes.

Qu’est-ce qui est propre à notre humanité ?
C’est sans doute qu’elle porte en elle l’image de Dieu.
Mais cette image de Dieu est déposée dans des êtres marqués par leurs limites.

C’est le sens du mot chair.
La chair, c’est l’humanité dans sa vulnérabilité, dans sa contingence.

Or le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous.
Lui le Dieu d’avant les siècle a pris notre condition de vulnérabilité ;
Lui qui est Dieu, qui est Tout, il est entré dans nos limites, nos incapacités, nos impossibilités.

Et le Verbe s’est fait chair, et nous avons vu sa gloire.
Quand saint Jean déclare : nous avons vu sa gloire, de quoi parle-t-il ?
Est-ce une gloire illimitée, écrasante de puissance ?
Est-ce la gloire de César, une sorte d’impérialisme qui s’impose ?

Rien de tout cela.
Comme le déclare saint Irénée : La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant. (Adversus haereses, IV, 20,7)

Dieu manifeste sa gloire en venant à la rencontre de l’homme tel qu’il est,
avec ses vies cabossées ou déréglées, ses découragements ou sa peur ;
avec ses questions, ses désirs, et même le non-sens de sa mort.

Et il partage tout avec nous.
Et il communique sa Vie, afin que l’homme vive pleinement.

Saint Irénée ajoute :
La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant,
et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu.

Cette vision de Dieu : voilà ce qui nous est donné à Noël.
Ceux qui avaient du mal à écouter le Verbe, peuvent désormais voir Dieu.
Tous, nous pouvons le voir et le recevoir, pour en être transformés.

Irénée reformule donc ainsi son propos :
La gloire de Dieu, c’est que l’homme, créé par lui, soit sauvé et vivifié. (AH, IV, 34, 7)

Si la fête de Noël nous invite à voir Dieu, il nous faut néanmoins changer de lunettes.
Pour voir ce qu’il y a à voir, il va falloir être dépouillés de nos idées…

Nous cherchions Dieu dans l’extraordinaire, le sensationnel et le tout-autre.
Le voilà qui se donne à voir dans la chair, dans l’humanité trop ordinaire.

Dès son entrée dans le monde, la gloire de Dieu prend la forme d’un tout-petit enfant
un tout-petit déposé dans une mangeoire.
Un pauvre, vulnérable et rejeté.
Et le sommet où Jésus révèle la gloire, ce sera dans le don de sa vie sur la croix.

Aujourd’hui, le Christ ne cesse encore de se révéler dans les exclus, les malades, les perdus…
Le Verbe s’est fait chair, et nous voyons sa gloire.
Désormais, Dieu est à chercher dans la chair, dans l’homme vulnérable et pauvre.

Il révèle ainsi Qui est vraiment le Dieu Tout-puissant,
qui est Celui devant qui tous les anges se prosternent :
Dieu est l’Amour tout-puissant qui se fait le plus petit,
Celui qui vient nous rencontrer par en-bas, pour relever ce qui était perdu.

A la Nativité, en entrant dans notre chair,
Dieu l’assume, il l’épouse.
Dieu sauve notre chair, il s’unit à elle pour toujours.

Désormais, il ne se révélera que dans la chair, dans le plus concret de nos vies humaines.

Donc à partir de Noël, tout le mouvement du salut est désormais profondément renouvelé :
En Jésus, Dieu se fait connaître dans une rencontre de pauvre à pauvre,
de petit à petit.

Le face à face ne peut être désormais qu’un « chair à chair », si on peut dire.

Après sa résurrection, Jésus nous invitera à être ses témoins.
Pour annoncer le Christ, Noël nous oblige à habiter notre chair,
car c’est là, désormais, que le Fils unique habite aussi pour toujours.