Le sang de l'Alliance
Homélie de fr. Jean-Christophe  |
le 2 juin 2024  |
Texte de l'évangile : Mc 14,12-26

La thématique du sang parcourt toutes les lectures que nous venons d’entendre. Si l’évocation du sang nous est très étrangère, il n’en est pas ainsi pour les disciples de Jésus. Le Livre de l’Exode rappelle ce que fit Moïse avec le sang des animaux immolés : il arrosa l’autel puis il aspergea de sang le peuple. Quel est donc le sens de ce rituel ? Il y a là un rite qui remonte à la nuit des temps et donne son sens premier au mot sacrifice. Le sang d’une victime est déposé sur un autel pour signifier qu’elle est devenue propriété du dieu vénéré en ce lieu. Or dans la symbolique la plus universelle et la plus archaïque, le sang, c’est la vie. Le geste d’aspersion du sang signifie que ceux qui en sont marqués participent désormais de la même vie qui a été rendue sacrée par l’offrande. Cette tradition du sacrifice sanglant va perdurer jusqu’au temps de Jésus puisqu’à chaque fête de la Pâque, – et c’est le contexte de l’Évangile d’aujourd’hui – étaient égorgés dans le temple de Jérusalem d’innombrables agneaux pour le repas pascal.

Mais Jésus va rompre avec cette institution sacrificielle. La nouveauté de ce qui est institué par Jésus est déjà mentionné plus haut dans l’Evangile quand un scribe affirme : « Aimer… cela dépasse tous les holocaustes et les sacrifices » (Mc 12, 33). Ce qui se prépare ici, le dernier repas de Jésus, est de l’ordre de l’Amour : la Cène va à ce point « dépasser tous les sacrifices » qu’elle en marquera l’abolition définitive. En Jésus, le sacrifice parfait est accompli.

Après le repas, Jésus dit à ses disciples qui viennent de boire à la coupe d’action de grâce : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude ». Jésus prend le risque de choquer ses disciples. Il ne pouvait ignorer la révulsion que représentait le fait de boire du sang, même symboliquement. Non seulement cela ne ressemble en rien aux sacrifices prescrits dans le judaïsme mais encore ce geste transgresse un interdit majeur.

Cependant Jésus ne parle pas seulement de sang mais de « sang de l’Alliance ». C’est bien dans ce terme d’Alliance que nous trouvons une clé de lecture pour comprendre la parole de Jésus. L’Alliance est un geste divin. L’initiative de l’Alliance ne peut venir de personne d’autre que de Dieu. Ces mots « sang » et « Alliance » laissent entendre l’union inimaginable, en une même personne, de l’initiateur de l’Alliance, du prêtre et de la victime.

La Lettre aux Hébreux l’explicite : « le sang du Christ fait bien davantage, car le Christ, poussé par l’Esprit éternel, s’est offert lui-même à Dieu comme une victime sans défaut ; son sang purifiera donc notre conscience des actes qui mènent à la mort, pour que nous puissions rendre un culte au Dieu vivant ». Ainsi le sang versé à la croix ne sera pas comme celui des sacrifices. Il est l’attestation d’un amour qui est allé jusqu’à l’extrême du don de soi, du don de la vie. L’Eucharistie actualise le don de la vie de Jésus pour que d’autres en vivent à leur tour.

Aussitôt énoncé par Jésus, cet acte choquant de boire le sang est mis en perspective avec une espérance positive : « Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. » L’Alliance scellée par le sang versé se trouve associée à l’avènement du Royaume.

Ce geste d’Alliance regarde à la fois le passé et l’avenir. Il récapitule la vie de Jésus, vie donnée, livrée pour l’unité de tous les hommes, et il oriente le regard vers le Royaume annoncé, vers la Résurrection. Comme le vin nouveau réclame une outre neuve (Mc 2, 21-22), le corps du Christ ressuscitera en corps de gloire.

L’Eucharistie, sacrement pascal par excellence, est le sacrement de l’amour plus fort que la mort. Elle rend forts ceux et celles qui y communient pour mener à bien le combat de la vie donnée, de la vie aimante, de la vie qui nous attache à Jésus de manière si intime qu’il fait de nous ses membres.

Puissions-nous, frères et sœurs, désirer vivre pleinement ce combat de la vie donnée, rompre définitivement avec tout ce qui nous éloigne du Christ et adhérer à lui, le pasteur et le gardien de nos âmes, en faisant de nos vies une Eucharistie, une vivante offrande à la louange de sa gloire.

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