frere joseph fmj
L’éloquence du silence de Bethléem
Homélie de fr. Joseph  |
le 24 décembre 2020  |
Texte de l'évangile : Lc 2,1-14

Permettez-moi d’abord de souhaiter à chacun et à chacune un très joyeux et un très saint Noël ! Que ce Noël soit vraiment un temps de joie et de paix ! Nous en avons tous besoin. Dieu le sait ! Et nous aussi ! Je me permets même d’ajouter : le gouvernement aussi ! Oui, car il a daigné suspendre le couvre-feu pour nous laisser célébrer cette fête de Noël. Osons donc seulement accueillir cette paix, goûter à cette joie, la savourer, écoutons comment elle résonne en nous, comment elle vibre en nous, ne serait-ce qu’un instant. J’aimerais laisser parler en nous le silence. Que chacun puisse recueillir ce silence comme une Parole d’un autre genre, une Parole de consolation. [silence] Si les mots peuvent nous dire des choses très fortes et très profondes, le silence a aussi son éloquence. Notre règle de communauté, qu’on appelle le Livre de Vie, affirme même que « Dieu est silence ». Et il poursuit : « Ton silence t’ouvrira à l’écoute de la Parole suprême et tu entendras du fond de toi monter une voix qui murmure : « Viens vers le Père ». Par lui, tu entreras dans le mystère de Dieu, tu ouvriras ton âme à la joie de sa présence et à la grâce de l’adoration. »  Par cette petite attention à ce qu’il se vit en nous en ce moment, nous nous sommes rendus attentifs à cette voix qui nous rappelle que nous sommes les enfants bien-aimés du Père.

Chers frères et sœurs, nous voici donc paradoxalement face à deux lieux d’adoration ! Un lieu d’adoration s’est ouvert en nous car c’est Dieu lui-même qui agit en nous, qui distille en nous sa paix et sa joie. Dieu est Celui dont nous sortons, Celui qui nous donne la vie, Celui qui est plus intime à nous que nous-même.

Mais un autre lieu d’adoration s’est ouvert devant nous : celui de l’enfant dans la crèche car cet enfant couché dans la mangeoire n’est pas simplement un nouveau-né attendrissant comme tous les bébés. Il est Celui qui manifeste parmi nous la présence du Dieu invisible. L’enfant qui vient de naître dans le silence de cette nuit à Bethléem est le Prince de la paix, le Verbe de Vie, le Dieu fait homme.

Oui, nous voilà devant le mystère de Noël : Un enfant, dans toute sa faiblesse, est Dieu-Fort. Un enfant, dans toute son indigence et sa dépendance, est Père-à-jamais. Et en cette nuit, le Père se refaçonne, par l’Incarnation de son Fils, des enfants adoptifs (Ep 1,3-5). Il nous rouvre le chemin de la Vie. Dieu se fait homme pour que dans l’homme nous puissions découvrir Dieu. Telle est la lumière véritable de Noël, la véritable « épiphanie », la grande lumière qui nous est apparue ! « Voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu ! » Au cœur de cette nuit s’est levé la lumière véritable !

Cette petite histoire nous aidera à comprendre :

Un soir, tandis que plusieurs disciples sont assis dehors dans l’attente du jour, un vieux maître leur demande :
– « A quoi pouvons-nous reconnaître le moment où la nuit s’achève et où le jour se lève ? »
Un premier prend la parole :
– « C’est lorsque les étoiles disparaissent dans le ciel et que la terre est caressée par les premières lueurs du soleil. »
– « Non » répond le maître.
– « Alors c’est lorsque l’on peut sans peine distinguer de loin un chien d’un mouton. »
– « Non » dit encore le maître.
– « Mais alors quand est-ce donc ? » demandent ensemble les disciples.
Et le vieux sage, après un temps de silence, répond :
– « Tu reconnaîtras le moment où le jour se lève lorsque, regardant le visage de n’importe quel homme, tu reconnaîtras en lui ton frère. Jusque-là, il fait encore nuit dans ton cœur. Car la lumière ne vient pas du ciel. Quand elle naît, c’est du cœur de l’homme. »

Chers frères et sœurs, en cette Nativité, Dieu est apparu. Il s’est montré. Il est sorti de la lumière inaccessible dans laquelle il demeurait. Lui-même est venu au milieu de nous dans l’humilité de la crèche pour nous ouvrir les yeux sur la lumière qui demeure en nous.

Mais, avez-vous remarqué le contraste ? D’un côté : Dieu se fait silence au cœur de cette nuit et ce silence retentit encore ce soir en notre cœur. Et de l’autre côté : un autre s’est annoncé avec le maximum de prestige, de coercition et son bruit s’est évaporé dans le temps. D’un côté en effet, cet Enfant va bouleverser l’histoire. Et de l’autre, l’empereur Auguste qui domine sur tout le monde connu va être oublié. D’un côté, l’empereur ordonne… , de l’autre Dieu se fait silence. L’un entend asseoir le pouvoir de l’empire… Et l’autre renonce à sa puissance. Rome fait croire à la divinité des césars… Et Dieu cache sa divinité dans le corps de ce nourrisson.

C’est la prophétie d’Isaïe, entendue en première lecture, qui se réalise : le joug qui pèse sur nous, le bâton qui meurtrit nos épaules, le fouet du chef de corvée, un enfant les brise ! Le joug de la loi, le bâton de la culpabilité, le fouet des jugements, un enfant les brise ! (Isaïe 9, 1-6) À la différence des idoles de marbre et d’or, des césars devant lesquels on s’incline, on se prosterne, pour obtenir une faveur, notre Dieu Lui vient au-devant de nous, il se fait proche, dans la peau, dans la chair d’un homme. Dieu se fait un homme pour que notre chair connaisse sa noblesse. Et grandissant, c’est bien lui qui s’inclinera devant les hommes ses frères, qui se prosternera devant des malades de toutes sortes, qui lavera les pieds de ses disciples, qui aura une mort d’esclave entre deux criminels. (cf homélie de Jean Pierre Brice Olivier)

Chers frères et sœurs, l’événement de Noël est la révélation que la chair est le chemin indépassable de la communion avec Dieu et par suite de l’échange entre les hommes. « La Nativité n’est pas un changement dans la divinité, c’est un changement dans l’humanité » (P. Patrick) L’homme n’est plus un « être-pour-la-mort », il est un « être-pour-la-vie ». « La personne humaine en sa précarité, en son infirmité, en son indignité, est toujours digne de Dieu, d’une dignité consacrée par Dieu dans la Nativité de Jésus. » (ibid.)

Prenons le risque de descendre en nous-mêmes, de nous déployer dans notre chair, d’entendre ce fin silence parler en nous, oui, car c’est finalement prendre le risque d’entendre le doux murmure de notre naissance, d’entendre la voix du Père nous dire : « Tu es mon fils, moi aujourd’hui, je t’ai engendré. » (Ps 2,7)

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