Étrangers et voyageurs sur la terre
Homélie de fr. Benedikt  |
le 19 avril 2026  |
Texte de l'évangile : Lc 24, 13-35

Σὺ μόνος παροικεῖς. Voici comment perçoivent Jésus ces deux disciples. Du grecque on peut traduire : seul et étranger. Monos et paroikeis. Seul sur la route, seul qui n’est pas bien informé, seul à Jérusalem littéralement étranger à ce qui s’est passé là ces derniers jours. Mais aussi étrangement calme et sûr de son propos. Calme et peut-être dans la joie. Alors que les disciples, nous, dans la déception, ensemble sur une route banale, peut-être dans la fuite, dans une tristesse et amertume commune. Il se joint à nous, nous allons dans le même sens, mais lui, comme s’il voulait aller plus loin. Où il pourrait aller plus loin, sinon vers son Père, comme il l’a annoncé dans la matinée à Marie Madeleine : Ne me retiens pas, je ne suis pas encore monté vers le Père. Non, Jésus ne fait pas semblant d’aller plus loin, il va plus loin ! Sa route ne s’arrête pas ici bas, il est donc, en quelque sorte, vraiment seul et étranger à notre désespoir. Cependant il prend soin de ses frères. Ils peuvent le retenir par une parole pleine de bonté humaine teintée de sens commun et de prudence : Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse.

Voici donc chers frères et sœurs ce que peut être une bienheureuse solitude et fausse communauté. Ce que peut signifier la solitude de Jésus qui est seul sur la route bienheureuse, inconnu pour le monde, en direction du Père, vers le Ciel, sans toutefois jamais abandonner ceux qui d’un commun accord se dirigent vers les tristesses des enfers.

Les disciples d’Emmaüs sont touchés par quelque chose étrange qui brûle leur cœur. C’est bien l’Esprit de Jésus qui est déjà à l’œuvre. Ils sont encore loin de croire ce que Pierre évoquera dans son discours le jour de Pentecôte, mais ils expérimentent déjà ce que le Messie commence à vivre dans son Église et pour son Église : Je voyais le Seigneur devant moi sans relâche : il est à ma droite, je suis inébranlable. C’est pourquoi mon cœur est en fête, et ma langue exulte de joie ; ma chair elle-même reposera dans l’espérance : tu ne peux m’abandonner au séjour des morts, ni laisser ton ami voir la corruption. Tu m’as appris des chemins de vie, tu me rempliras d’allégresse par ta présence.

Les deux compagnons ignorent ceci pour le moment. Ils ne croient pas encore que Dieu a ressuscité Jésus. Mais ils vont quand même faire un geste important, motivés par un étrange sentiment du changement dans leur vie, encore inconscient, exprimé dans le souci d’un pèlerin : Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. C’est seulement ensuite qu’il vont se dire d’un commun accord : Notre cœur, n’était il pas tout brûlant quand cet inconnu nous parlait en chemin ? Cet inconnu intime… Ils l’invitent à rester avec eux, là où ils se rendent, chez eux, là où Ils pensaient que leur route allait s’arrêter.

Les disciples d’Emmaüs, comme Marie Madeleine près du tombeau, doivent faire un double demi-tour sur leur tristesse, et comprendre que leur Jésus est vivant, même s’ils ne le voient pas, même s’ils ne peuvent pas l’apprivoiser. Ils reçoivent la première catéchèse et l’écho des Écritures. Jésus commence à catéchiser, à convertir en accompagnant ! Nous sommes tous comme ces premiers chrétiens. Sur la route avec un inconnu intime, qui nous dispense sa joie.

Jésus, sans jamais abandonner son propos, dépassant toute parole humaine, n’abandonne pas ses amis et il convertit littéralement leur dynamisme de vie. Les retournant dans sa direction, il fait retourner leurs cœurs et leurs pas, de sorte qu’il vont rejoindre la communauté de ceux qui sont comme lui désormais monoi paroikeite : certes étrangers et voyageurs sur la terre, mais aussi les seuls savent qu’ils ont une patrie commune et qui connaissent, reconnaissent le chemin vers elle.

Jésus reste avec nous, éternel présent disparaissant. Un solitaire accompagnant. Un pédagogue de la communion et de la joie. Il se laisse reconnaître à travers les Écritures, il se met avec nous à table, familier dans ses gestes. Nous recevons de sa part non seulement une information, mais un nouvel esprit et les sacrements, grâce auxquels notre mémoire est guérit. Ça nous apprend à vivre la foi dans le temps. La brûlure du cœur reste en nous, comme ses plaies que lui-même porte désormais en son corps. Notre récit de tous ces événements est remis dans la bonne perspective de l’amour de Dieu plus fort que la mort. Ça brûle, ça nous fait avancer, ça devient la vraie expression de notre désir. Et ce cœur brûlant, conviction intime et joueuse de la foi, est comme un sacrement de l’accomplissement futur de notre course vers l’amour éternel.